Charles Burns c’est un artiste underground américain. Il est auteur d’un certain nombre de comics dont El Borbah, Big Baby ou encore le désormais culte Black Hole. Au-delà d’un simple divertissement, il offre au lectorat sa véritable vision de la vie. Sa Vision d’Artiste.

Charles Burns en somme

Charles Burns selon Charles Burns
Charles Burns selon Charles Burns – ©Charles Burns

Et si David Lynch sous opiacés se mettait aux comics, ça donnerait quoi ? Ça donnerait probablement du Charles Burns. Reconnaissables au premier coup d’œil, les œuvres de Charles Burns marquent les esprits par leur puissance. Ce qui émane de son œuvre est fort et la façon dont il ancre ses dessins n’y est probablement pas pour rien. Son inspiration, il la prend dès son plus jeune âge dans les comics et les bandes dessinées que possède son père. MAD, le magazine américain ayant influencé des générations entières d’auteurs de bandes dessinées l’inspirera énormément par exemple. Il y puisera là son goût pour le grotesque qui parcourt l’ensemble de son œuvre. Une chose est sûre, une fois que vous aurez vu une œuvre réalisée par Charles Burns, vous ne pourrez plus oublier son coup de crayon, son coup de pinceau. Tout comme David Lynch en somme, son style est reconnaissable entre mille. Et puisque l’on parle de David Lynch, ils ne partagent pas qu’une patte bien reconnaissable. Ils semblent aussi avoir l’un comme l’autre une obsession pour le rêve et l’onirique.

Le réel et l’onirique chez Charles Burns

Le cauchemar
Le Cauchemar, Black Hole – ©CharlesBurns

C’est un thème que l’on retrouve de manière assez récurrente dans l’œuvre de Charles Burns. Et pour cause, que ce soit dans la saga Toxic ou bien avant dans Black Hole, Charles Burns se plaît à entremêler réel et cauchemardesque. Ou plutôt réel et irréel. En effet, au-delà de la simple opposition entre le réel et le rêve/cauchemar, Charles Burns aime à explorer les différentes facettes de notre monde sous ses formes les plus variées. Il use par exemple beaucoup du flashback qui, comme c’est très souvent le cas dans Black Hole, se superpose au temps présent.

Fantasme chez Burns
Le fantasme dans Black Hole – ©Charles Burns

 

Mais ce n’est pas tout, avec Charles Burns on aborde aussi la question du fantasme, des hallucinations liées aux prises de drogues et qui sait ce que nous cache encore son œuvre lorsqu’on l’interprète sous un angle un peu différent. L’œuvre de Charles Burns est complexe tant elle entremêle des dimensions variées. Libre à chacun d’y comprendre ce qu’il souhaite. C’est donc une œuvre sujette à interprétation. Une œuvre qui toujours nous livre une sorte de «double vision». Tout comme celle de David Lynch nous disions-vous !

Voir Double
Seeing Double, Black Hole – ©Charles Burns

Mais la comparaison ne s’arrête pas là. Face à certains comics du grands Charles Burns vous devriez ressentir un sentiment d’absurdité, d’étrangeté et de malaise lui aussi assez Lynchien. Peut-être même ressentirez-vous cela en feuilletant chacun de ses comics. Un malaise profond causé, notamment, par la déformation et la monstruosité de certains personnages.

Déformation et monstrueux

La déformation, le monstrueux, voilà deux thèmes omniprésents dans les comics de Charles Burns. Depuis ses premières productions pour RAW, le magazine dirigé par Art Spiegelman (MAUS, 1996) à ses derniers comics. De Big Baby à Toxic en passant par El Borbah et Curse of the Molemen, le thème de la déformation est un sujet redondant dans l’œuvre de Charles Burns. Le fantastique et l’irréel font alors irruption dans le réel créant cette sensation «d’inquiétante étrangeté» (Das Unheimliche en allemand) que nous décrivait Freud en 1919 déjà. Freud définissait cette notion ainsi :

C’est un malaise né d’une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne.

C’est très simple, ces quelques mots pourraient définir à eux seuls l’œuvre de Charles Burns. Que ce soit dans The Curse of the Molemen où un personnage inquiétant semble enterrer des hommes dans le jardin du voisin d’un petit garçon à Black Hole où des adolescents subissant de fortes déformations physiques après avoir développé une maladie sexuellement transmissible, le monstrueux est partout.

Monstruosité Grotesque
Monstruosité Grotesque, Black Hole – ©CharlesBurns
The Curse of The Molemen - Charles Burns
The Curse of The Molemen – ©Charles Burns

Que le monstrueux ne soit là que pour inspirer du dégoût ou qu’il soit là pour symboliser une métamorphose intérieure comme c’est le cas dans Black Hole, il est toujours instigateur de la sensation de malaise inhérente à l’œuvre de Charles Burns. Sans cela, la lecture de ses comics serait plus banale. Elle ne prendrait pas aux tripes. Une obsession de l’artiste qui s’illustre à la perfection dans son «livre-objet» Facetasm grâce auquel il rend ses fans acteurs à leur tour des déformations subites par les personnages qu’il a crées.

Linquiétante étrangeté produite par le surgissement de l’irréel dans le réel semble donc être à la source même de l’œuvre du dessinateur de comics. Une œuvre qui au-delà de ces thématiques porte un message fort allant à l’encontre de la société américaine.

L’american dream : ce mensonge

IMG_20180304_185236
Les frères de l’os, El Borbah – ©CharlesBurns

L’œuvre de Charles Burns possède donc une esthétique bien remarquable et semble être parcourue par des thématiques obsédant le dessinateur. Mais au-delà de ça, c’est aussi une œuvre porteuse de messages. Le premier message immédiatement identifiable est celui ayant trait à la société américaine et plus largement à nos sociétés contemporaines. Il aborde par exemple la question des sectes et des organisations dans une des aventures d’El Borbah. Tournant en ridicule ces institutions avec beaucoup d’humour, il en fait en réalité une critique acerbe. Avec leurs costumes blancs, difficile de ne pas voir là une référence directe au Ku-Klux-Klan même si idéologiquement ces deux organisations, l’une réelle et l’autre fictive, sont différentes. Charles Burns dénonce donc la violence des êtres humains les uns envers les autres par ce biais.

Mais il aborde également la question du port d’armes aux États-Unis et les accidents tragiques qui peuvent en découler dans The Curse Of The Molemen. L’emploi de l’humour noir permet d’aborder la question encore une fois en tournant en ridicule un des éléments faisant partie du quotidien des Américains. La question du port d’arme est en effet depuis toujours sujette à débat aux États-Unis et l’actualité le prouve une fois de plus.

IMG_20180304_181323
Un tragique accident, Curse of the Molemen – ©Charles Burns

Il use de tous les poncifs du cinéma américain pour nous dépeindre une société idéalisée par le monde entier. Mais l’Amérique et l’american dream nous apparaissent sous le coup de pinceau de Charles Burns comme de véritables farces. On retrouve les fameuses banlieues américaines, les soirées bières des étudiants américains autour d’un feu de camp, leurs histoires d’amour et de sexe, leurs commérages et les photos des trophées reçus suite à des exploits sportifs – souvent glorifiés dans les universités américaines – . Un meltingpot de tous les clichés liés à la vie des jeunes Américains qui, après réinterprétation du dessinateur deviennent une illustration du pathétique de cette société.

IMG_20180224_114102
Le traditionnel feu de camp à l’américaine – ©CharlesBurns
IMG_20180224_114409
Société trophéisée, Black Hole – ©CharlesBurns

Dans Black Hole, à la soirée bières initiale s’oppose les feux de camp des adolescents victimes de «la crève». Des soirées bien tristes entre «pestiférés» dont Chris et Keith, les deux protagonistes font maintenant partie. Chris, abandonnant sa famille pour rejoindre les adolescents souffrant de «la crève» cachés dans la forêt à proximité de Ravenna Park, abandonne en même temps ses souvenirs d’enfance. Ses gloires et ses trophées très américains. Elle quitte ses parents sans crier gare, ce qui pose la question du rapport entre parents et enfants dans l’œuvre de Charles Burns. Tout un sujet pour l’artiste une fois de plus.

Relation parents-enfants : l’éternel affrontement

IMG_20180304_184159
Espoir et affrontement moral, El Borbah – ©CharlesBurns

Dans chaque œuvre de Charles Burns on retrouve effectivement une référence au lien qui unit les enfants à leurs géniteurs. La jeunesse est vue comme porteuse d’espoir dans El Borbah mais les enfants sont également illustrés comme étant dénonciateurs du comportement de leurs parents. Un affrontement moral entre deux générations semble donc poindre dès les débuts de la carrière du dessinateur américain.
De même, dans The Curse of the Molemen, Charles Burns nous dépeint un jeune garçon qui se sent trahis par les adultes. Des adultes qui lui mentent perdant ainsi sa confiance. La rupture semble donc bien réelle entre le monde des adultes et le monde des enfants et des adolescents. Il devient flagrant que tous les opposent.

IMG_20180304_181346
Les adultes, ces menteurs, Curse of the Molemen – ©CharlesBurns

 

Face au puritanisme de la génération des parents vivant dans leurs banlieues américaines bien tranquilles, les jeunes, eux semblent vouloir tester de nouvelles choses et participer à la création d’une société différente de celle de leurs parents en tout point. Dans Black Hole ce sentiment est encore plus fort. En effet, les adolescents semblent vouloir se construire en opposition à leurs parents. Leurs sages parents abrutis par la télévision sont très peu présents dans ce comics et semblent être de bons produits des Trente Glorieuses. Des membres actifs de la société de consommation.

IMG_20180304_181410
La maison de banlieue américaine, Curse of the Molemen – ©CharlesBurns

Leurs enfants, eux représentent une nouvelle génération. Une génération post-hippie ayant perdu tout espoir en l’avenir. Sexe, drogues en tous genre, perte de la foi.

IMG_20180225_092927
Perte de la foi, Black Hole – ©CharlesBurns

Ils sont très clairement l’antithèse de ce qu’était la génération de leurs parents. Cette opposition générationnelle est au cœur de Black Hole, l’œuvre majeure et très personnelle de Charles Burns mais on le retrouvait déjà dans une des aventures d’El Borbah où les parents identifient très clairement les drogues et le sexe comme les deux dangers majeurs encourus par leur fils. Des parents envahissants qui semblent vouloir garder une emprise sur les décisions de leur fils en pleine construction identitaire.

IMG_20180305_071815
El Borbah – ©CharlesBurns

L’opposition parents-enfants tout juste évoquée aux débuts de la carrière du dessinateur semble être en réalité une grande préoccupation pour lui et on distingue très clairement une rupture dans sa vie d’artiste à la publication de Black Hole, comics sur lequel il a travaillé dix années durant. Il aborde de manière crue des thèmes qu’il n’osait qu’effleurer à ses débuts. Il laisse enfin court à des sujets qui le touchent plus profondément et cela se ressent. Parmi ces sujets liés à l’adolescence : le passage à l’âge adulte, les transformations physiques et psychologiques et l’adieu à l’enfance.

L’adolescence, sujet de prédilection

L’adolescence et les mutations qu’elle entraîne semble être également un sujet de prédilection du dessinateur américain. Sujet de prédilection qu’il explore pleinement dans son œuvre Black Hole. Nous le disions tout à l’heure c’est son œuvre la plus personnelle en ce sens qu’elle explore le mal-être adolescent qui semble être cher à Charles Burns. Dans Black Hole il dessine en effet les contours d’adolescents mal dans leurs peaux et qui sont en pleine mutation dans tous les sens du terme. «La crève» les fait changer de peaux et leur passage à l’âge adulte semble être symbolisé par une monstruosité physique, apparent résultat de leurs erreurs de jeunesse.

IMG_20180224_113650
Mue de l’adolescence, Black Hole – ©CharlesBurns

Il nous dépeint une jeunesse en quête de sens. Une jeunesse sans espoir qui vit d’excès pour se sentir exister. Une bien triste adolescence finalement. Un mal-être et une incompréhension liée à soi, aux autres. Une incompréhension de ses parents terriblement mal vécu qui pousse à s’éloigner de tout ce qu’ils représentent. Finalement ces adolescents semblent illustrer à merveille la fameuse philosophie de vie du «Leave fast, die young».

IMG_20180224_120643
Un mégot de plus… Black Hole – ©Charles Burns

Finalement, qui mieux que Charles Burns peut exprimer le message que Charles Burns lui-même voulait faire passer sur la société américaine, l’adolescence et la violence psychologique et physique qu’elle représente ? Nous finirons sur une citation de l’artiste qui résume à elle seule ce que cela représente à ses yeux. Mélange de haine pour autrui et pour soi. D’incompréhension de la société contemporaine dans laquelle on vit et de reproduction de ce qui rend cette société mauvaise. Mélange de pensées et d’insouciance.

IMG_20180225_092808

– Extrait de Black Hole.

 

 

 

2 commentaires sur « Vision d’Artiste #1 : Charles Burns »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s