Aujourd’hui on parle littérature avec Forêt-Furieuse de Sylvain Pattieu. Un paveton mignon de quelques 650 pages que l’on a englouti en quelques jours seulement.

En cette période de rentrée littéraire (y a une date de péremption pour la rentrée littéraire peut-être monsieur je-sais-tout ?) on s’est plongée dans un roman très dense tant par la taille que par le contenu. On essaye donc de te parler de l’expérience de lecture que fut Forêt-Furieuse de suite. Prend un bâton, prépare ton maquillage guerrier, on est partie.

Aaaaah la thématique forestière ça nous plait beaucoup (tu l’auras peut être compris en lisant notre chronique sur Dans la forêt de Jean Hegland) !! Alors quand on a vu ce petit pavé on a pas hésité une seconde et on a mis le nez dedans. Avant d’attaquer le bifteck, on te donnes un petit résumé, tout chaud tout neuf :

Dans un monde en guerre à l’ambiance post-apocalyptique évolue un groupe d’enfants orphelins  à l’orée d’une forêt, non loin d’un petit village. Ici, à la Colonie, les schémas guerriers de leurs vies passées reprennent le dessus. Il y a les forts, les strongues. Il y a les faibles, les bitches. Mais à l’extérieur de la Colonie, la guerre fait toujours rage et bientôt, les moteurs des supermuslim se font entendre…

Un récit violent et prenant

Nous n’avions jamais lu Sylvain Pattieu et quelle surprise à la découverte de ce style à la fois très poétique et un peu vulgaire. Verlan et argot côtoient ici les beautés de la nature que l’auteur nous conte à merveille. Le vulgaire et le beau se magnifient mutuellement donnant naissance à un langage poétique différent de tout ce qu’on a pu lire jusqu’ici. Voyez par vous même, on vous met notre passage préféré :

« Brille a vite compris le changement, depuis qu’il n’a plus ses parents. Tout ce qu’il avait de beau est devenu laid. Les teintes mêlées, châtain brun ou clair, de ses cheveux, dans lesquels ils passaient leurs mains, sont motifs à sobriquet, le premier qu’il a eu, Bicolore. Son nez qu’ils embrassaient a, il s’en rend compte maintenant, l’aspect brut d’une patate. Ils n’ont pas connu ses boutons, ils ne les auraient pas empêchés de le serrer dans leurs bras. Ses lunettes, qu’ils réajustaient avec tendresse, l’appelant doucement mon petit savant, lui valent le surnom définitif qui a supplanté Bicolore, à cause des reflets, ou des yeux souvent mouillés mal dissimulés par les verres.
Alors il va au pied des éoliennes trouver ce qu’il reste de beau dans sa vie. Il aime leur tronc élancé, leurs pales majestueuses qui fouettent sans s’arrêter. Elles sont là pour toujours, inébranlables, capables de résister à des tapis de bombes. Brille se niche dans leur ombre, il prend des biscuits et du jus de pomme, ou du rhum, il entend le bruit de vent que font les pales, c’est un vacarme doux, il réfléchit, il dort, il pleure. »

Nous.

La segmentation du livre en des chapitres très courts entraîne le lecteur, avide de connaître la suite des aventures de ces enfants paumés, dans une spirale de lecture dont on sort difficilement. L’ouvrage nous a cependant semblé tirer un peu en longueur. Si la troisième et dernière partie ne nous a pas ennuyée une seule seconde et nous a permis de poursuivre notre voyage auprès des enfants de la Colonie, on aurait préférer que Sylvain Pattieu nous laisse avec un ouvrage en seulement deux parties, avec une fin ouverte pleine d’espoir.

L’auteur nous montre, avec un style bien à lui, un monde où la violence est devenue légion. Cette violence va jusqu’à nourrir les relations entre ces enfants auxquels, on va l’avouer, on s’est très rapidement attachée.

L’oralité et l’enfance

Ces enfants, parlons-en ! Ils ont des noms à rallonge, des noms à coucher dehors ou plutôt des surnoms qui leur collent à la peau : La Petit-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule, Trogne, Destiny-Bienaimée, Moufle, Tout-Le-Fait-Rire, Brille, Espoir, Mohamed-Ali. On les a aimé dès les premiers chapitres. Si les cinquante premières pages du roman sont sources d’angoisses du type :

– Vais-je retenir tout ces prénoms un peu tordus ?

– Saurais-je les différencier les uns des autres ?

– C’est une strongue ou une bitche ?

– Qu’est-ce que l’univers ?

et autres questions existentielles, la suite coule toute seule on vous promet !

Pas d’angoisses de ce type à l’horizon, promis !

On a particulièrement apprécié le personnage de Mohamed-Ali (Et celui de Brille mais… ça c’est une autre histoire !) qui, à l’image de Sylvain Pattieu nous scande des récits quasi légendaires, quasi épiques. Des récits des temps anciens et des récits de temps moins anciens que l’on sent fichtrement proches de notre époque (nourrissant au passage l’ambiance post-apo qui règne dans l’ensemble de l’œuvre). Pattieu met au centre de son écriture une culture de l’oralité qui s’exprime tant dans les échanges entre les personnages que dans les récits de Mohamed-Ali, contés au coin du feu aux autres enfants de la bande. Son écriture possède un rythme musical et son roman en devient quasiment prose. Pour illustrer notre propos, un extrait qu’on aime particulièrement juste au-dessous et après on s’en retourne à notre fangirlisme si vous voulez bien !

« Le cortège avance dans une somnolence moite, le roi est seul devant, la forêt est inextricable, la forêt est hostile, quand le soleil passe à travers les branches, ça fait des trouées de lumière aveuglantes, des taches rouges, des taches vertes, le roi est fouetté par des branches, il est fouetté par des ronces, il voit des corps en feu qui  dansent devant lui, ce bal des ardents, ces jeunes compagnons habillés en sauvages, d’étoupe et de poix enflammés par une torche, ça sera dans un an mais il les voit déjà, ils crient et ils se tordent, la forêt lui dit qu’ils vont mourir, la forêt lui dit qu’il est trahi, il a peur, il saisit son épée, il fonce sur sa suite, il tue six chevaliers avant qu’on le maîtrise, posé sur le sol, tous ses habits ôtés pour lui donner de la fraîcheur, il est étrangement calme et il est fou, le roi fou, le roi rendu fou par la forêt. »

L’humanité en péril ?

Sans jamais préciser la période à laquelle se déroule son histoire, l’auteur parvient à nous faire ressentir une ambiance post-apocalyptique glaçante. Dans cette univers où toute forme d’humanité nous semble au premier abord avoir disparu, on ne peut voir que notre présent partie en cacahuète…

Lalalalala.

Et pourtant, une pointe d’humanité survie à travers ce groupe de gamins qui finalement, font famille et se serrent les coudes pour mieux survivre à une vie qui ne leur en a fait que trop voir. On a été très touchée par des moments de grâce jalonnant de récit, par des passages qui remettent le partage, les échanges au centre des préoccupations humaines.

« Finalement ils arrivent à l’endroit, c’est un pont, l’ancien pont de l’autoroute, avant qu’elle ne soit coupée par des bombes, ça fait des colonnes majestueuses, des fissures, le béton craque, il est couvert de vert par endroits mais garde sa couleur grise. Ils connaissent déjà mais Mohamed-Ali a choisi l’heure pour la lumière, il leur fait voir le lieu de nouveau, il a préparé, ou ça lui vient, et il scande […]. »

Un récit nourri de l’actualité

Difficile de parler de ce livre sans aborder la thématique principale de l’ouvrage à savoir la religion et les extrémismes religieux. Dans cette œuvre de Sylvain Pattieu, on sent l’influence indéniable d’une violence très actuelle. On avait un peu peur de découvrir ici un livre traitant de la religion de manière stigmatisante. Pattieu aborde au contraire la question religieuse avec beaucoup de justesse et nous montre les ficelles de la radicalisation. Ici pas de doute, c’est bien l’islam radical qui est au centre de l’ouvrage. Ces hommes et ces femmes, ces Vrais supermuslim, connaisseurs de la Vraie Foi n’hésitent pas à massacrer muslim, supermuslim, christian, jew. En bref, tout ceux qui ne suivent pas la Vraie Foi. Un sujet plutôt difficile à traiter, faut l’avouer.

On te l’accorde.

Sylvain Pattieu semble s’être plutôt bien renseigné à la fois sur l’islam, le judaïsme et le christianisme et il aborde très bien ces questions là. Nous, de nos pauvres yeux de lecteur, on peut seulement voir nos petits protégés tomber sous les coups ou sous le charme de Vrais supermuslim d’une violence extrême.

 

À travers ce long roman, on observe l’évolution d’un groupe d’enfant dans un univers d’une violence sans cesse renouveler et l’auteur remet au centre de son récit de nombreuses questions sociales. Avec Forêt-Furieuse, Sylvain Pattieu nous fait le récit cru d’un monde en perdition dans lequel les plus faibles, les plus seuls, les plus abandonnés se retrouvent en proie à des choix idéologiques terribles. Forêt-Furieuse retrace le parcours de la radicalisation mais montre aussi qu’il est possible de vivre autrement, de continuer de vivre ensemble. Peut-être devraient-ils rester « envers et contre tout, les enfants de la Colonie. Même plus grands. […] continuer à marcher sur le muret, sans tomber d’un côté ou de l’autre. »

 


Si tu as lu ce livre, on serait très curieux de connaître ton opinion et si tu ne connais pas (encore) ce petit paveton, n’hésite pas à nous donner ton impression malgré tout ! On aime papoter littérature en commentaires ♥

16 commentaires sur « Forêt-Furieuse de Sylvain Pattieu »

  1. Ah oui oui oui ça a l’air bien bon tout ça ! *.* Tu le vends SUPERBEMENT et même si je me demande encore si c’est un roman pour moi, t’as piqué ma curiosité, et pas qu’un peu. De ce que tu en dis ça me fait beaucoup pensé à un Autre-Monde à la Chattam mais VACHEMENT plus assumé question survie à tout prix, fantastique et « niaiseries » en moins.
    A voir si je me laisse tenter mais super chronique !

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  2. Waah je suis toujours impressionnée par tes chroniques qui envoient tellement du pâté.
    Bon pour le coup, celui-ci m’attire pas des masses parce que le pitch du départ déjà ça me tente pas et j’ai peur de ne pas être sensible à l’écriture et d’être peut être trop sensible par rapport à la thématique.
    Kin

    Aimé par 1 personne

  3. Je ne l’ai pas lu mais il me fait vraiment très envie. Je ne suis pas vraiment la rentrée littéraire (même si cette année j’ai bien dû m’y mettre pour le boulot) mais celui-là m’a tapé dans l’oeil. Et évidemment, ton enthousiasme ne fait qu’amplifier mon désir de le lire ! C’est contagieux, tout ça ! Donc même si je ne sais pas du tout quand je le lirai parce que je me connais, j’espère que nous aurons l’occasion d’en reparler !

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  4. Alors oui, je sais pas si c’est un roman qui plaira à tout le monde surtout au niveau du style, c’est assez hors normes ! T’as une chance sur deux, il faut le tenter 😀
    Je peux pas t’en dire plus en plus vu que j’ai jamais lu de Chattam… SHAME ON ME ? x)

    Merci merci beaucoup d’être passée par là, ça fait zizir 😀

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  5. Oooooooook merci Kiiiiin! Tes compliments de meuf qui est pas tentée par les livres que je présente mais qui apprécie quand même mes chroniques me vont droit au coeur *0* (et cette phrase est beaucoup trop longue aha)
    Oui c’est sûr que là, c’est un peu dur par moment! Y a pas trop de gore mais la souffrance est là en permanence quoi ^^’
    Faut que j’arrête de présenter des livres trop hardcore et peut être que j’arriverai à te convaincre de lire un livre un jour (#lifegoal ahaha)

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  6. C’est exactement ça! J’aurais pas trouvée meilleure image ! Certains passages sont vraiment d’une douceur folle et certains persos ultra attendrissant et deux secondes après BAAAAAM!
    Merci à toi de me dire merci pour cette jolie chronique, jamais un merci n’aura était aussi remerciant qu’à présent que je te remercie de me dire merci (Ouais j’ai décidé d’être une relou de bon matin en te brûlant les yeux avec cette phrase :33)

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