Ca y’est, on se retrouve enfin pour ce 4e round du #PLIB2020. Aujourd’hui Tata Alberte affronte une lecture qui ne la tentait pas du tout et on vous annonce directement l’issue du match, c’est Stéphane Servant qui gagne par K.O. On vous explique pourquoi Félines sera probablement notre grand gagnant du PLIB2020.

Mais avant, le récap. Le #PLIB2020 c’est 5 sélectionnés (et 1 seul vainqueur, of course) :

Les Brumes de Cendrelune de Georgia Caldera
Je suis fille de rage de Jean-Laurent Del Socorro
Mers Mortes d’Aurélie Wellenstein
La cité des chimères de Vania Prates

Et celui dont nous allons vous parler aujourd’hui, à savoir :

Félines de Stéphane Servant

Voilà un livre dont il va être très difficile de vous parler. Non pas qu’il nous ait déçu, bien au contraire, mais plutôt parce qu’on l’a tellement aimé qu’il y a moyen qu’on se perde dans des phrases dithyrambiques sans fin (vous voyez, on commence fort avec une phrase de plus de trois lignes déjà…). Croyez-nous cette chronique risque d’être longuette cela dit parce que

Dans le bon sens du terme.

Mais avant d’égrainer le très bon, parlons du micro bémol. Les deux premiers tiers du romans vont à toute vitesse. Pour tout vous dire on l’a lu en trois fois dont la première séance qui a consister à engloutir 150 pages d’un coup. C’est EXCESSIVEMENT prenant donc! MAIS le dernier tiers nous a paru, en comparaison, très lent. On comprend bien que ça ne pouvait pas s’arrêter aux deux-tiers pour des raisons évidentes (genre pas finir son histoire comme un ch’veux sur la soupe, par exemple) mais la troisième partie manquait de rythme et tendait à être répétitive avec les deux premiers tiers du bouquin. Si tout avait était au même niveau que les deux premiers tiers (ça fait 100 fois qu’on dit « deux-tiers », sorry), ce livre aurait été un coup de cœur. On est passés à CA (on fait le signe entre nos deux doigts, imaginez-vous un peu) du coup de cœur donc. Mais alors pourquoi cette lecture fera partie de notre top dix (peut-être même cinq) des lectures de l’année?

Récit adolescent en P1

Avec Félines Stéphane Servant occupe la place occupé par tant d’autres auteurs avant lui. Tout comme les écrivains et penseurs du XVIIIe siècle – rusant pour échapper à la censure, eux – Stéphane Servant n’endosse pas tout à fait le récit qui nous est fait. Le procédé est certes classique, mais nous plait toujours autant et donne à toute histoire un aspect beaucoup plus réaliste. Dès les premières pages, il nous annonce donc qu’il retranscrira humblement le récit des faits tels que Louise les lui a contés. Un début de roman qui, personnellement nous a mis en appétit et nous a directement plongé dans un univers pas si éloigné du notre mais dans lequel tant de choses vont changer en quelques 380 pages.

« Depuis que le monde est monde, il a toujours la même tête et elle n’est pas très jolie. D’autres que moi diraient même qu’il a franchement une sale gueule.»

Initiant une banale histoire portant sur l’adolescence, les changements que cela entraîne, le tout dans une ambiance (fichtrement merdique) digne de nos meilleures années collège/lycée, Servant tourne rapidement au récit science-fictionnelo-fantastique (oui, ça n’existe pas mais vous voyez très bien où on veut en venir). Par le biais de Félines, son auteur livre un récit tristement convaincant tant il est à mettre en parallèle avec le notre. Parce que Félines ce n’est pas qu’une énième histoire sur l’adolescence en général (en vrai on adore ce genre de récits quand c’est bien foutu : cf. là par exemple), c’est un récit qui capte à merveille ce que c’est qu’être une adolescente et plus largement, une femme dans un monde d’hommes.

« Tandis que je me changeais, j’entendais les garçons plaisanter de l’autre côté de la cloison. Contrairement à nous, eux avaient appris depuis longtemps à ravaler leurs angoisses. On les dressait pour ça. »

Stéphane Servant y évoque la pression sociale subit par ceux qui sont jugés trop « hors-normes », le tout sous des angles variées. Cette pression s’exerce sur les réseaux sociaux, où le harcèlement est roi, dans le cadre familial ou bien s’impose aux jeunes femmes qui ont intériorisée une forme de rejet d’elles-mêmes. Toutes craignent d’être « anormales », laides, rebutantes et de s’avouer, finalement, qu’elles aussi sont devenues félines.

« […] vous n’imaginez pas la violence de ce qui se disait sur les forums où je suis tombée. Des pages et des pages de blagues immondes et d’insultes. Jusqu’à l’écœurement. Mais la plus grande violence, c’était celle des filles envers elles-mêmes. Combien de messages où elles décrivaient leurs complexes, se sentaient sales, impures, anormales. Elles lançaient des appels au secours dans les méandres d’Internet comme on lance des bouteilles à la mer. »

Et tout ça, ça ressemble quand même un peu à notre monde et aux vies que nous, femmes, y menons. Vous en conviendrez on l’espère. Tout ça, on va pas vous le cacher, ça aide bien à s’identifier à Louise et ses amies quand même.

Indeed.

Mais c’est parce qu’on est pas contentes dans la vraie vie que ce récit a comme un effet cathartique. Comme un goût de revanche qui serait bien méritée.

La revanche des félines

(Ne nous remerciez pas pour cet inter’ digne d’un titre de nanar)

Les adolescentes qui occupaient jusqu’ici une place de « proies » dans cette société se transforment progressivement en félines. Leurs corps recouverts de poils rebutent et surtout effraient. Les proies reprennent le pouvoir et se font chasseuses. comme dans un rape and revenge, cela donne lieu à des scènes violentes jouissives tant elles ne seront que justice aux yeux du lecteur.

« Dans le Nord, une adolescente avait tué son oncle et lui avait à moitié dévoré le visage. Son visage couvert de poils, un visage de bête sauvage, avait fait la une de tous les journaux. Elle avait beau répéter que son oncle abusait d’elle depuis qu’elle était toute petite, qu’elle n’avait fait que se défendre, les gens n’avaient retenu que le visage défiguré de l’homme. »

Dans ce contexte où elles risquent encore une fois d’être des victimes, les félines forment une véritable sororité (Comme le dit le dicton : « Une Féline seule est une Féline en danger. [Elles l’étaient] déjà quand [elles étaient] des filles, maintenant, c’est pire »). Si au cinéma on nous rappelle fréquemment que « toute ressemblance avec des personnes ou des évènements réels serait fortuite », on ne peut pas en dire de même de Félines qui porte clairement un propos sur notre monde. Comment ne pas voir en l’extrémiste Oscar Savini et sa « Ligue de la Lumière » une incarnation de Salvini et sa « Ligue du nord » ? Comment ne pas voir en la leadeuse Louise une instigatrice d’un mouvement proche du mouvement #METOO ? Comment ne pas penser aux « thérapies de conversion » en voyant le centre de l’Aurore et sa façon de vouloir guérir des félines jugées malades ? Comment ne pas voir en la Marche des Félines une marche des fiertés ? Enfin, comment ne pas voir en leurs collages (dans des tons violets, rien d’anodin vous dit-on) ceux des collectifs féministes actifs dans notre monde ?

« En fait, ce que j’ai réalisé à ce moment-là, c’est que je n’étais pas seule. Mon histoire, c’était celle de millions d’autres filles. Le viol, l’exclusion, la honte, la solitude : elles se sont reconnues dans ce que je disais. »

« Dans ce monde, être soi, c’est déjà beaucoup. Être soi est un acte de résistance. »

Plus largement, ce livre est un reflet de toutes les formes de discrimination qui gangrènent notre société : racisme, homophobie, sexisme, etc. Les hommes comme les femmes y répondent aux injonctions faites à leurs sexes respectifs, comme pris dans un cercle infernal dont il semble impossible de se sortir.

« Mon père avait ce genre d’idées. Un homme, ça doit être fort, courageux, dur. Une femme, ça doit être belle, douce et s’occuper des gamins. Mais tout ça, c’est n’importe quoi. C’est une manière de nous enfermer, les femmes comme les hommes, dans des cases. De toutes petites cases. »

Servant met en scène une petite ville qui vire au totalitarisme et dans lequel la délation va bon train. Là encore on ne vous en dit pas trop mais il est compliqué de ne pas faire un parallèle entre ces félines et le sort subit par la communauté juive durant la Seconde guerre mondiale.

« Ils nous ont volé nos prénoms et ils nous ont peu à peu enfermées sous des mots qu’ils contrôlaient. Au fil des discours, des articles de journaux, ou sur les tags qui ont éclaboussé les rues de nos villes, nous sommes devenues « les monstres », « les animales », « les bêtes ». En fait, en nous privant de nos prénoms, ils nous on refusé toute humanité. »

Servant mélange à merveille des faits passés, ancrés dans nos mémoires, et des faits plus récents mais qui, eux aussi ont vocation à marquer l’histoire. Des quasi-topoï qu’il met au service d’un récit dénonciateur.

Félines est une alternance de passages révoltants, tragiques, triste et dégoûtants. L’auteur nous fait clairement nous dire que ce monde,

Mais malgré tout, l’ouvrage se termine sur une lueur d’espoir bienvenue (qui nous a filé un sacré frisson) et qui là encore n’a pas manqué de nous évoquer la France de 2020. Parce que ce sont nos neveux, nos nièces et nos enfants qui continueront de porter ces changements qui commencent enfin à advenir à force de luttes.

« […] quand vous les verrez, vous comprendrez que le monde ne sera plus jamais le même. Le futur leur appartient. Venez. Venez voir à quoi ressemblera le monde demain. »

C’est parce que Félines nous a indignées, émues, fait frissonner et bien plus encore qu’il sera très probablement notre vainqueur du #PLIB2020. Une œuvre qui nous parait, vous l’aurez compris, primordiale. Merci Mr. Servant.


Vous vous demandez si Félines restera le numéro un dans nos cœurs ? Restez sur vos gardes afin de ne pas manquer notre prochaine et ultime chronique du #PLIB2020 portant sur La cité des chimères de Vania Prates ! 😉

logoplib2020

 

 

8 commentaires sur « Félines de Stéphane Servant #PLIB2020 »

  1. Je suis absolument pas joie que tu aies apprécié ! Je voulais troller longuement avec toi dessus moi ! XDD Bref, ce livre c’est genre un des pires que j’ai pu lire récemment, je le hais beaucoup et pas très cordialement mdr
    Kin

    Aimé par 1 personne

  2. Je n’irai pas jusqu’au coup de coeur de mon coté meme si ma chronique met clairement en avant ce que j’ai apprécié en laissant toute la dernière partie que je n’ai pas aimée du tout pour ma part !
    Mais je vois que pour toi le vote final sera difficile si tu as aussi aodré Mers mortes hihi

    J'aime

  3. Nooooon, mais par contre vas-y tu peux me troller à fond pour avoir apprécié ma lecture (j’ai pas aimé du tout la seconde partie mais j’en parle pas beaucoup au profit de ce que j’ai aimé. La seconde partie etait un peu too much mais bon!)
    Mais du couuuup, dis moi pourquoi tu hais ce livre cordialement, je sors le pop-corn :33
    Franchement je suis trop friande des avis négatifs meme quand j’ai aimé un livre, c’est presque malsain mouahaha

    Et ce que je tire de tout ca c’est que… Je dois m’attendre à un truc de ouf pour La cité des chimères alors?? Parce que tu m’avais dis te douter de quel livre j’allais parler dans mon prochain article, hors tu sembles finalement surprise que ce soit Félines alors tu pensais que mon vote irait à La Cité des Chimères donc tu as trouvé La Cité des Chimères ? CQFD ou je suis complètement paumax? 😀
    Si c’est le cas, tu tease, faut vraiment que j’aille m’acheter le Vania Prates hihi

    Aimé par 1 personne

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