Qui dit mois de mars dit Journée internationale de lutte pour les droits des femmes et dit donc, lire des autrices (le mars au féminin, toussa toussa). Aujourd’hui on vous fait le bilan d’un mois de mars que nous avons décidé de passer aux côtés de : Colette.

Notre première rencontre avec Colette avait été somme toute assez peu concluante. Au détour d’un cours de littérature en 4e nous avions eu l’occasion de découvrir Sido ou les vrilles de la vigne et autant vous dire qu’à cet âge là on pense pas en avoir retiré grand-chose, voire si on abuse un peu, on pourrait dire qu’on a probablement rien pané. On peut donc véritablement parler d’une découverte de l’autrice et après ce mois en sa compagnie, on va probablement relire Les vrilles de la vigne histoire de rattraper nos méfaits collégiens.

L’idée de cet article nous est venue lorsque nous avons trouvé plusieurs des livres de l’autrice dans une boîte à lire. Une heureuse rencontre pour nous qui souhaitions justement découvrir l’œuvre de Colette. Parmi ces livres, nous en avons choisi 4 que nous pensions tous être des one-shot mais en réalité nous nous sommes rendu compte que Colette avait écrit une suite à Chéri. C’est donc un fail de ce côté-là, mais qu’importe. Sans plus attendre, les 4 livres dans lesquels nous nous sommes plongés sont les suivants :

La difficulté de cet article étant de parler de 4 œuvres différentes tout en restant concises, on vous invite à découvrir les résumés des ouvrages dont nous allons parler directement sur le site Livraddict via les liens ci-après : La vagabonde, Chéri, La Chatte, Duo suivi de Le toutounier.

Maintenant que cela est fait, nous pouvons nous attaquer au corps de notre article et essayer de vous exprimer ce qu’il s’est dégagé de nos lectures. Souhaitez-nous bonne chance, ça s’annonce compliqué à synthétiser !

L’amour comme un affrontement….

De la lecture de ces quatre œuvres se dégage une thématique commune, ce qui semble une obsession pour l’autrice, à savoir les relations amoureuses bancales. Chez Colette, l’amour est clairement envisagé comme un affrontement. Dans La vagabonde, Max est pour Renée « [l’] ennemi, [le] pillard qui [la] vole à [elle]-même !… » (p. 239) tandis que dans Chéri, Colette nous dit de ses protagonistes qu’« ils se mesur[ent] en ennemis. » (p. 36). La moindre tendresse est vue comme une sorte d’échec qui donne l’impression d’être « vulnérable, près de l’attendrissement. » (p. 12) comme c’est le cas de Michel dans Duo. L’amour se transforme donc en un jeu cruel et nocif (dans lequel s’invitera un troisième invité félin dans La chatte), un chemin semé d’embûches pour les couples dont Colette nous fait le portrait.

… Et un chemin semé d’embûches

Les amours de Colette sont toujours freinés par des raisons diverses. De la raison quasi surréelle à la raison la plus terre-à-terre, tout y passe pour éloigner ces couples qui ne se comprennent pas, passent leur temps à se chercher pour finalement mieux s’abandonner. Si dans La vagabonde, Renée ne semble plus prête à aimer et surtout trop attacher à sa liberté pour s’engager dans une nouvelle relation amoureuse, dans Chéri c’est l’écart d’âge entre Léa et Chéri ainsi que le mariage de ce dernier avec une femme plus jeune qui rend leur amour impossible. Le tableau ne serait pas complet sans la tromperie, et Colette en fait le sujet de Duo, dans lequel Alice et Michel ne parviennent pas à surmonter le cocufiage du second par la première. Sur un ton plus invraisemblable, c’est Saha, la chatte d’Alain qui représente le point de rupture entre ce dernier et sa compagne, Camille, dans le très court texte La chatte.
La thématique de l’amour semble centrale dans l’œuvre de Colette. Elle s’applique à dépeindre des couples dysfonctionnels et les multiples difficultés qu’il y a à s’aimer au quotidien, sans entraves. Une de ces entraves est la vieillesse et là encore, il est impossible de ne pas voir le goût qu’à Colette pour ce sujet.

La vieillesse et ses effets, une idée fixe

Que ce soit une obsession que l’autrice partageait avec ses personnages ou non, il n’en reste pas moins que rarement un.e auteur.ice nous aura parlé aussi brillamment de la peur de vieillir. La thématique est absente de La chatte, une œuvre un peu à part sur laquelle nous reviendrons un peu plus longuement dans la suite de notre article. Dans Duo, la question est vite évacuée par l’autrice qui décrit Alice comme une femme « peu fardé[e], rebelle à vieillir » (p.12). En ce sens, Alice semble subvertir les lois de la nature. Une chance que ne partagent pas Renée et Léa qui sont frappées de plein fouet par la vieillesse (ou un sentiment de vieillesse tout du moins), respectivement dans La vagabonde et Chéri. Renée semble, tout au long de La vagabonde être tout à fait consciente du passage du temps qu’elle semble craindre vivement : « Peur de vieillir, d’être trahie, de souffrir… » (p. 226). Ce n’est pas le cas de Léa qui, dans Chéri, prend véritablement et pleinement conscience de sa supposée (elle a une quarantaine d’années si je ne me trompe pas) vieillesse seulement après qu’elle se soit reflétée dans les yeux de son amant, Chéri :

« Dans ce naufrage de la beauté, Chéri trouvait, intacts, le joli nez dominateur, les prunelles d’un bleu de fleur bleue…
« Alors, n’est-ce pas, Nounoune, après des mois de cette vie-là, j’arrive ici et… »
Il s’arrêta, effrayé de ce qu’il avait failli dire.
« Tu arrives ici, et tu trouves une vieille femme, dit Léa d’une voix faible et tranquille […] ». »

Chéri, Éditions le livre de poche, 1986, p.185.

Ce dialogue est selon nous un point de bascule dans l’ouvrage (et dans la vie de Léa) qui, jusqu’ici avait évoqué l’écart d’âge entre les deux personnages sans considérer pour autant que leur relation en devenait impossible. Certes la protagoniste vit mal les changements provoqués par l’âge sur son apparence (p. 11) mais à la fin du roman, il semblerait qu’elle soit carrément devenue trop vieille pour être aimée (à croire que certains clichés étaient déjà bien enracinés à l’époque… coucou Yann Moix.) A ce dialogue fait suite la rencontre de Léa avec son reflet. Un reflet qu’elle ne reconnaît plus :

« « Il remonte ! Il remonte ! » cria-t-elle en levant les bras.
Une vieille femme haletante répéta, dans le miroir oblong, son geste, et Léa se demanda ce qu’elle pouvait avoir de commun avec cette folle. »

Ibid, p. 190.

Le miroir rappelle également Renée à son âge et les transformations subies par son corps et son visage :

« Me voilà donc, telle que je suis ! Je n’échapperai pas, ce soir, à la rencontre du long miroir, au soliloque cent fois esquivé, accepté, fui, repris et rompu… Hélas ! »

La vagabonde, Éditions le livre de poche, 1969, p. 13.

La vieillesse de Renée nous apparaît d’autant plus absurde en tant que lecteur.ices, que l’héroïne à le même âge que Max, son prétendant. Dans une lettre qu’elle lui adresse elle affirme :

« Nous avons le même âge, je ne suis plus une jeune femme. Imagine, ô mon amour, ta maturité de bel homme, dans quelques années, auprès de la mienne![…] Imagine-moi belle comme une rose mûre qu’on ne doit pas toucher ! Un regard de toi, appuyé sur une jeune femme, suffira à prolonger sur ma joue, le pli triste qu’y a creusé le sourire, mais une nuit heureuse dans tes bras coûtera davantage à ma beauté qui s’en va… »

Ibid, p. 223.

Que son sentiment d’être vieille soit une excuse pour mieux échapper à cet homme épris d’elle auquel elle ne parvient pas ou ne souhaite pas s’abandonner, ou qu’il soit réel, Colette ne nous en rappelle pas moins par ce biais la différence de traitement entre les femmes et les hommes en matière de vieillesse. (A ce sujet, Qui a peur des vieilles ? de Marie Charrel peut être éclairant sous certains aspects même si certains de ses propos nous paraissent au contraire discutables)

Si l’on devait en garder 2 ?

Pour rompre un peu l’aspect très scolaire de cet article (on espère qu’il vous intéressera malgré tout…) on fait le tri parmi ces quatre petites lectures et on vous en conseille deux. Si l’on ne devait vous en conseiller que deux, nous vous conseillerions La vagabonde (vous vous en doutiez peut-être) et La chatte.

Duo est automatiquement éliminé de notre (humble) classement final tout simplement parce qu’il nous a paru beaucoup moins intéressant que les autres. Duo reprend pas mal des thématiques chères à Colette sans les traiter avec autant de talent et de pertinence que dans ses œuvres précédentes. Le final que nous avons particulièrement aimé (parce qu’il nous a surprises) n’a pas suffi à le « sauver » à nos yeux.

Enfin Chéri, malgré toutes ses qualités, nous aura plu tout en nous irritant. La relation entretenue entre les personnages nous a paru trop cruelle pour la protagoniste et Chéri était pour le moins insupportable. C’est clairement bien exécuté (évidemment) et je pense que c’était probablement un des effets recherchés par l’autrice, mais nous lui avons préféré La vagabonde qui se trouve un peu sur les mêmes terrains.

La vagabonde, un hymne à la liberté

La vagabonde est une œuvre qui sue la mélancolie. En cela il est loin d’être un ouvrage qui va vous remonter le moral mais il nous a malgré tout paru plein d’espoir et traversé d’un souffle et d’une lumière qui regonfle à bloc. Non contente d’y parler d’une histoire d’amour vouée à l’échec (comme souvent, vous l’aurez compris), Colette évoque tour à tour dans cet ouvrage : le monde du spectacle (cet incipit ♥), la maternité, l’indépendance financière des femmes, la liberté, la solitude, « la domesticité conjugale » et ce qu’elle implique, etc. Autant de thématiques qui nous ont beaucoup intéressées et qui, sorties d’un livre datant de 1910, nous ont ravies car elles sont (tristement) toujours aussi pertinentes. Renée y est une figure insaisissable, comme l’eau dont elle se prend à admirer la liberté au cours du livre. C’est d’ailleurs face à la mer qu’elle prendra sa décision finale en ce qui concerne sa relation avec Max. Une coïncidence? Ça nous étonnerait fortement.

« Pauvre Max !… Le meilleur de moi-même semble conspirer contre lui, maintenant… Avant-hier, nous partions à l’aube, et je reprenais, dès le wagon, mon repos en miettes, rompu et recommencé vingt fois, lorsqu’une haleine salée, fleurant l’algue fraîche, rouvrit mes yeux : la mer ! Sète, et la mer ! Elle était là, tout le long du train, revenue quand je ne pensais plus à elle. Le soleil de sept heures, bas encore, ne la pénétrait point ; elle se refusait de se laisser posséder, gardant, mal éveillée, une teinte nocturne d’encre bleue, crêtée de blanc… »

Ibid, p.230.

En bref, c’est notre petit chouchou de la sélection et on doit dire qu’il nous a semblé être un véritable cas d’école dans le sens où il y en a des choses à dire sur ce livre. On aurait aimé l’étudier en cours pour taper nos meilleures rédactions et commentaires de texte tant tout est mesuré, les mots justes et choisis avec une précision qui démontre le talent de Colette.

La chatte, un amour inquiétant

Vous l’aurez compris, on a eu beaucoup de mal à vous parler de La chatte tout au long de notre article et ceux pour une bonne et simple raison : c’est un petit ovni. On y retrouve certes la thématique de l’amour contrarié mais dans le duo formé par le couple Alain, Camille, vient s’ajouter Saha, la chatte du protagoniste. Là encore, même remarque que sur La vagabonde, c’est un court texte où chaque mot compte et où Colette s’amuse à filer des métaphores, à animaliser l’humain et à humaniser l’animal. Ainsi on nous dit de Saha : « Elle battit de la queue, bondit au milieu de la table de poker et de ses deux mains de chatte, grandes ouvertes, éparpilla les cartes du jeu. » (p.20) tandis que Camille est décrite d’une manière inquiétante, presque comme si elle était devenue inhumaine, inerte comme une poupée de porcelaine : « […] Camille brillait comme baignée d’huile, une grande flaque-miroir sur ses cheveux, la bouche en émail vitrifié d’un noir d’encre, les yeux vastes entre deux palissades de cils. » (p.30)

La chatte c’était un vrai régal qui nous a immanquablement fait penser à du Maupassant. Même si en terme de style, les deux auteurs n’ont rien à voir ; en matière d’ambiance, il y avait quelque chose. Tout comme c’est le cas dans certaines nouvelles de Maupassant, Colette parvient à créer une ambiance quelque peu inquiétante autour de ce chat ; ce banal chat. A la relation dysfonctionnelle d’Alain et Camille vient donc s’ajouter la rivalité entre cette dernière et Saha, dont Alain semble véritablement amoureux. Alain agit de manière mimétique avec la chatte, devient lui aussi plus sauvage à l’occasion. En témoigne cette scène au début de l’ouvrage où Camille appelle en vain Alain. Il se comporte clairement comme un chat refusant de répondre à sa maîtresse, avec cette fierté qu’on connaît bien aux félins :

« – Où es-tu, Alain ?
Camille l’appelait en haut du perron, mais par caprice il s’abstint de répondre et gagna des ténèbres plus sûres, en tâtant du pied le bord de la pelouse tondue. »

La chatte, Éditions le livre de poche, 1960, p. 12.

La chatte est un texte qui nous a paru vraiment très intéressant tant il n’y a rien à en enlever. C’est un texte pour le moins étonnant qui, s’il prête parfois à sourire, tant la relation d’Alain avec son chat est improbable, ne manque pas de nous mettre un peu mal à l’aise par sa bizarrerie.


Ce sera tout pour cet article relatant le mois de Mars que nous avons passé aux côtés de Colette. Si vous avez lu ces œuvres de Colette, on espère vous avoir offert quelques pistes de réflexions ou la confirmation d’une opinion partagée (ça fait du bien des fois de voir qu’on est plusieurs à avoir vu la même chose dans un livre, une citation, etc.) Si vous n’avez pas lue Colette, on espère vous avoir donné envie de découvrir son Œuvre ou au moins, vous avoir donnée une meilleure idée des thématiques qui lui sont chères et de ce à quoi on peut s’attendre en ouvrant un de ses livres.


Et vous, qu’est-ce que vous avez lu de beau en ce mois de Mars? Avez-vous également profité de ce mois précis pour découvrir une ou des autrices? On est curieuses d’en savoir plus donc n’hésitez pas à nous parler en commentaires ↓ 🙂

9 commentaires sur « Mars avec Colette »

  1. C’est chouette, ce petit article comparatif ! Je n’ai jamais lu Colette, donc merci de cet aperçu de ce que l’on peut trouver dans son oeuvre en attendant de la découvrir par moi-même ! La chatte semble être un texte pour le moins surprenant en effet…
    Ce n’était absolument pas volontaire, mais je m’aperçois que j’ai lu une majorité d’autrices en mars (Ursula K. Le Guin avec 4 romans, Duras, De Vigan) et un seul homme. ^^

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  2. Je découvre avec plaisir ton regard sur les oeuvres de Colette !C’est une autrice que je n’ai jamais lue (ne m’attirant pas plus que ça) même si j’ai déjà eu l’avis d’une connaissance sur la Chatte d’ailleurs. Mais du coup, avec ton article, cela permet de voir ses thématiques favorites, et c’est très intéressant de savoir qu’à son époque elle avait déjà ce regard-là sur la vieillesse, la domesticité conjugale…comme quoi, ça ne date vraiment pas d’aujourd’hui, ça fout toujours un peu un coup de le constater. Tu rajoutes quelques morceaux de savoir qui manquaient à ma culture générale concernant cette autrice ! D’ailleurs, je ne savais pas du tout à quoi ressemblait son style d’écriture : soigné, mais toutefois très abordable… je ne connaissais pas une seule ligne d’elle!

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  3. Oui, surprenant il l’est, et d’autant plus pour l’époque ^^
    Parfois le hasard fait bien les choses ! Je me suis rendue compte moi aussi qu’au fait j’avais pas besoin de faire l’effort de lire plus de femmes etant donné que ce sont souvent les récits qui font le plus mouche avec moi (typiquement je viens de me rendre compte que sur le CLPJBT que je vais publier aujourd’hui, il y a une large majorité de titres écrits par des femmes… Ca fait plaisir ma foi ! :))

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  4. Merci pour ce commentaire même si mon article porte sur une autrice qui t’attire pas plus que ca hihi
    Je suis heureuse d’avoir pu te faire découvrir un peu plus de cette autrice ! J’aime quand mes découvertes vous font découvrir des choses aussi 🙂

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  5. Je continue, je pense, à lire un peu plus d’hommes (et encore, ce n’est pas trop flagrant les mois passés) parce que j’en ai davantage dans ma PAL. Après, autant j’aurais envie de lire plus de femmes quand ma PAL m’aura libérée, autant je ne me vois pas en faire un critère absolu. C’est l’intérêt que le livre m’inspire qui prime avant tout. (Et puis, plus d’hommes, ça vaudrait dire plus de Victor et plus d’Emile !)

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  6. Oui pareil, ne lire plus que des femmes n’est pas mon absolu mais une petite parité dans mes lectures serait chouette! D’autant plus que les livres écrits par les femmes sont souvent ceux qui me touchent le plus profondément ! Après je pense que je lis quand meme un peu plus d’hommes que de femmes… Je sais pas, j’ai jamais regardé en détail ^^

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